Huit ans après son décès à l’hôpital militaire de Percy, à Clamart (Hauts-de-Seine), le 11 novembre 2004, le corps de Yasser Arafat a été exhumé, le 27 novembre, dans le cadre d’une enquête pour déterminer si l’ancien dirigeant palestinien a été assassiné. Le président de la commission palestinienne chargée de superviser l’enquête, Taoufic Al-Tiraoui, a déclaré à la presse que cette exhumation constituait “une nécessité douloureuse”. Les Palestiniens, a-t-il ajouté à Ramallah, siège de l’Autorité autonome, détiennent “des éléments tendant à montrer que Yasser Arafat a été assassiné par les Israéliens”. Des allégations qu’ils réfutent.
LE SIÈGE DE LA MOUQATAA
Le 3 décembre 2001, à la suite d’une série d’attentats suicide palestiniens, Israël lance un raid majeur sur Gaza, en riposte à deux attentats-suicides revendiqués par le Hamas. Des blindés israéliens pénètrent à Ramallah, s’arrêtant à 500 mètres des bureaux d’Arafat. Le 13, au lendemain d’un nouvel attentat, Israël rompt tout contact avec Arafat, le déclare “hors jeu” politiquement et lui interdit de quitter son QG. Le 29 mars 2002, l’armée israélienne pénètre en force dans des bâtiments du QG d’Arafat. Tous les bâtiments, excepté ses bureaux, sont détruits. Arafat se retrouve confiné dans deux pièces, privé d’eau et d’électricité, dormant avec ses proches sur des matelas par terre, tandis que des soldats israéliens sont embusqués de l’autre côté du mur. L’image du visage d’Arafat, coiffé du traditionnel keffieh et éclairé à la bougie, fait le tour du monde.
Le 2 mai 2002, Arafat fait une première apparition publique, acclamé par une centaine de sympathisants, peu après le retrait des troupes israéliennes. Le 24 juin 2002, l’armée israélienne assiège de nouveau la Mouqataa, le QG d’Arafat. Le président américain George W. Bush appelle les Palestiniens à changer de dirigeants. Le gouvernement israélien répète ses appels à une expulsion d’Arafat par la force. Son premier ministre, Ariel Sharon, ira jusquà déclarer le 2 avril 2004 : “Je ne proposerais à aucune compagnie d’assurance de l’assurer” sur la vie. “Quiconque tue un juif ou frappe un citoyen israélien ou envoie quelqu’un tuer des juifs est un homme dont le sang retombera sur sa tête”, déclare-t-il au quotidien Haaretz.
LA MORT D’ARAFAT
Yasser Arafat est mort à 75 ans, le 11 novembre 2004, à l’hôpital militaire de Percy, à Clamart (Hauts-de-Seine), dans le service d’hématologie, puis dans une unité de soins intensifs. Il y avait été transporté d’urgence, avec l’accord d’Israël, le 29 octobre, à la suite de des douleurs abdominales sans fièvre. Il s’agit de son premier déplacement à l’étranger depuis fin 2001. Après une brusque dégradation de son état de santé, Yasser Arafat sombre dans un coma de plus en plus profond et meurt quelques jours après. Le président Jacques Chirac lui rend un dernier hommage à l’hôpital avant que sa dépouille ne soit rapatriée à la Mouqataa, pour son inhumation le 12 novembre, entouré d’une foule énorme de Palestiniens.
LA THÈSE DE L’ASSASSINAT
La disparition de Yasser Arafat a immédiatement alimenté des soupçons d’assassinat. Les médecins français qui l’ont soigné à l’hôpital de Percy, peu avant sa mort, ont dit qu’ils ne pouvaient établir la cause de son décès. Aucune autopsie n’a été réalisée à la mort de Yasser Arafat, conformément au souhait originel de sa veuve, Souha Arafat, et aucune information médicale claire sur les causes de sa mort n’a jamais été publiée.
Nombre de Palestiniens accusent Israël de l’avoir empoisonné, ce que l’Etat hébreu a toujours nié. Cette thèse est démentie dès le 14 novembre 2004 par le ministre de la santé français, Philippe Douste-Blazy. Le 22 novembre, Nasser Al-Qidwa, le neveu de Yasser Arafat, obtient contre l’avis de la veuve du défunt une copie de son dossier médical, qui ne révèle aucune trace d’empoisonnement. Mais il refuse d’écarter cette hypothèse. Une commission d’enquête sur la mort du leader est créée en mars 2009 par les Palestiniens.
Reportage réalisé par la chaîne qatarie Al-Jazira en juillet 2012 sur la mort d’Arafat (anglais)
La thèse de l’empoisonnement a été relancée par la diffusion en juillet 2012 d’un documentaire d’Al-Jazira révélant la découverte par l’Institut de radiophysique de Lausanne de quantités anormales de polonium 210, une substance radioactive hautement toxique, sur des effets personnels confiés à la chaîne qatarie par sa veuve. Souha Arafat a dit croire à la thèse d’un empoisonnement et a demandé l’exhumation du corps de son mari afin que des prélèvements puissent y être effectués pour retrouver d’éventuelles traces de polonium. Nasser Al-Qidwa réitère ses accusations contre Israël, qu’il soupçonne d’avoir empoisonné son oncle au polonium. Israël dément.
Sur le site d’Al-Jazira, les photos des effets personnels de Yasser Arafat envoyés à l’Institut de radiophysique de Lausanne.
Dans la foulée est publié le rapport d’hospitalisation de Yasser Arafat datant du 14 novembre 2004, qui fait état d’une inflammation intestinale d’“allure infectieuse” et de troubles de coagulation “sévères”, sans toutefois élucider les causes de la mort.
LE POLONIUM
Elément chimique naturel présent dans la pechblende (minerai d’uranium), le polonium, découvert en 1898 par Marie Curie, est utilisé comme source de rayonnement alpha dans la recherche et en médecine, mais aussi comme source de chauffage dans les engins spatiaux. Il reste toutefois très rare, avec un milliardième de gramme de polonium au maximum dans dix grammes d’uranium. Sa production nécessite un réacteur nucléaire et est estimée à moins de 100 grammes par an à l’échelle mondiale, en grande majorité d’origine russe. Soluble, très toxique à des doses infimes par inhalation ou ingestion, le polonium est un élément particulièrement dangereux.
Le polonium avait été utilisé pour empoisonner, en novembre 2006, à Londres, Alexandre Litvinenko, un ex-espion russe devenu opposant au président Vladimir Poutine. Agé de 43 ans, Litvinenko est la première victime connue d’un “assassinat radiologique”, selon des experts. M. Litvinenko était décédé trois semaines après avoir bu le thé avec un autre ex-agent russe. Son foie et sa moelle osseuse avaient été atteints par de fortes doses de radiations et il avait perdu ses cheveux en quelques jours.
OUVERTURE D’UNE ENQUÊTE
Le 31 juillet 2012, Souha Arafat dépose plainte contre X pour assassinat au parquet de Nanterre, en France. Le parquet de Nanterre ouvre une information judiciaire pour assassinat. Trois juges d’instruction vont enquêter sur les causes de la mort. Ils entendent Souha Arafat puis effectuent une perquisition à l’hôpital Percy à l’automne. Le 11 novembre, lors du huitième anniversaire de la mort de Yasser Arafat, le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, se dit favorable à l’ouverture de sa tombe pour élucider sa mort. Il révèle que la Russie va participer aux opérations, tout comme des experts du laboratoire suisse, aux côtés des juges français. La veuve du chef palestinien qualifie l’exhumation d’“épreuve douloureuse mais nécessaire”. Son neveu, Nasser Al-Qidwa déplore une “profanation”.
L’EXHUMATION
La dépouille mortelle d'”Abou Ammar” a été extraite de son mausolée hors la présence du public et des médias, le 27 novembre, pour effectuer des prélèvements. Leur qualité sera déterminante pour la suite de l’enquête : le polonium 210 a une période radioactive de 138,4 jours ; autrement dit, la moitié de ses atomes se désintègre tous les 138,4 jours. “On a une chance de détecter” un tel empoisonnement chez Yasser Arafat, “sous réserve qu’il ait reçu une dose correspondant à la dose mortelle, c’est-à-dire quelques microgrammes”, peu avant son décès en novembre 2004, a déclaré à l’AFP Jean-René Jourdain, adjoint à la directrice de la protection de l’homme de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) français.
Selon l’expert de l’IRSN, les spécialistes présents mardi en Cisjordanie devaient surtout prélever des fragments d’os. “Le polonium s’accumule dans le foie, dans la rate, les reins et les os, notamment la moelle osseuse. Mais après huit ans, il est très peu probable qu’il subsiste autre chose que des os”, estime Jean-René Jourdain. Une forte présence de plomb peut être un indice, car la désintégration du polonium 210 peut générer du plomb. “Mais si on retrouve des traces de polonium, ça ne veut pas dire qu’il s’agit de polonium artificiel” et donc d’un empoisonnement. “Il faudra faire des analyses, qui prennent quelques semaines, pour faire la différence entre le polonium d’origine artificielle et le polonium d’origine naturelle”, ajoute cet expert.
Des échantillons distincts ont été confiés à des équipes de médecins légistes français et suisses, ainsi qu’à une équipe d’experts russes, invités par les Palestiniens à aider à l’examen. Les enquêteurs espèrent savoir avant la fin de l’année si les échantillons prélevés sont exploitables, puis, dans l’affirmative, être fixés au printemps sur un éventuel empoisonnement.
Source: http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2012/11/27/les-zones-d-ombre-autour-de-la-mort-de-yasser-arafat_1796344_3218.html

