La flambée d’Ebola qui frappe actuellement l’Afrique centrale rappelle une évidence trop souvent négligée : dans un monde où les frontières s’effacent devant la mobilité des personnes, des biens et des agents pathogènes, la sécurité sanitaire ne peut plus reposer sur le seul ministère de la Santé publique et de la Population (MSPP). Elle engage, au même titre, la souveraineté et la sûreté du territoire national, et donc le ministère de l’Intérieur et des Collectivités territoriales. Cet article propose un état des lieux, une analyse des vulnérabilités structurelles d’Haïti face à ce risque et des pistes de solutions concrètes.
Depuis avril 2026, une épidémie de fièvre hémorragique à virus Ebola, causée par la souche rare Bundibugyo, sévit en République démocratique du Congo et s’est étendue à l’Ouganda (OMS, 2026). Le 20 mai 2026, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a déclaré une urgence de santé publique de portée internationale (USPPI), une mesure inédite prise avant même la réunion formelle de son comité d’urgence, tant l’ampleur de la propagation inquiétait les autorités sanitaires mondiales. À la mi-juillet 2026, plus de 2 100 cas confirmés et plus de 800 décès étaient recensés (OMS, 2026), ce qui fait de cette flambée l’une des plus graves jamais enregistrées pour cette maladie.
Aucun vaccin ni traitement spécifique n’est à ce jour homologué contre cette souche, même si des essais cliniques accélérés sont en cours avec l’appui d’organismes internationaux.
Cette situation, aussi lointaine puisse-t-elle paraître, ne doit pas être perçue comme étrangère à la réalité haïtienne. De nombreux professionnels originaires du continent africain résident et travaillent en Haïti, notamment dans le cadre des programmes de santé. Ces flux de personnes, légitimes et bénéfiques à bien des égards, imposent en contrepartie une vigilance sanitaire renforcée aux points d’entrée du pays, vigilance qui, à ce jour, demeure largement insuffisante.
Le budget consacré au MSPP demeure, année après année, très en dessous des standards internationaux : la part réellement allouée à ce secteur en Haïti oscille, selon les exercices fiscaux, entre 3,9 % et un peu plus de 5 %, un niveau très inférieur aux besoins réels d’un pays confronté à des urgences sanitaires récurrentes (choléra, séismes, ouragans, insécurité). Cette insuffisance chronique du financement public contraint le secteur à dépendre massivement de l’aide extérieure pour assurer ses missions les plus essentielles, dont la surveillance épidémiologique.
La Direction d’épidémiologie, de laboratoire et de recherche (DELR), créée en 2005 au sein du MSPP, est l’organe chargé de la surveillance des maladies prioritaires, de l’alerte précoce et de la coordination de la réponse aux épidémies. Or, cette direction fonctionne en grande partie grâce à l’appui technique et financier de partenaires étrangers : les Centres américains de contrôle et de prévention des maladies (CDC) depuis 2011, l’Union européenne, etc. Autrement dit, l’outil national de veille épidémiologique, celui-là même qui devrait constituer la première ligne de défense du pays face à une menace comme Ebola, ne dispose pas d’une autonomie financière garantie par l’État haïtien lui-même.
Le constat est préoccupant : aux différents points d’entrée du pays (aéroports, ports, postes-frontières terrestres), le personnel affecté au contrôle sanitaire des arrivants demeure insuffisant en nombre comme en formation. De nombreux agents d’immigration exercent sans qu’aucun protocole de dépistage sanitaire structuré ne leur soit confié, faute de formation de base en épidémiologie.
Cette faiblesse dans le contrôle aux frontières met en évidence une réalité essentielle : le ministère de la Santé publique et de la Population, à lui seul, ne peut garantir la sûreté sanitaire du territoire. Le contrôle des flux migratoires, la sécurisation des points d’entrée et la surveillance du territoire relèvent, par nature, du ministère de l’Intérieur et des Collectivités territoriales, en lien avec la Police nationale d’Haïti et les services d’immigration. La surveillance épidémiologique aux frontières doit donc être reconnue, sans ambiguïté, comme une question de sécurité publique autant que de santé publique.
Cette exigence est d’autant plus fondée que le contexte mondial actuel n’est plus seulement celui des épidémies naturelles. Le recours, par certains acteurs étatiques ou non étatiques, à des agents biologiques à des fins hostiles constitue une menace documentée à l’échelle internationale. Dans ce contexte, la sûreté biologique du territoire haïtien, c’est-à-dire sa capacité à détecter, à contenir et à riposter face à toute introduction volontaire ou accidentelle d’un agent pathogène dangereux, devrait être érigée en priorité stratégique de l’État.
Dans cette même logique de sûreté territoriale, il convient de mentionner des phénomènes rapportés depuis plusieurs années par une partie de la population, sans qu’aucune preuve scientifique ne soit venue les confirmer à ce jour.
Divers articles ont évoqué une possible ingérence de services de renseignement étrangers, notamment dominicains, dans la destruction de plantations à travers le pays, et particulièrement dans le Nord-Est : la bananeraie de l’ancien président Jovenel Moïse, les champs de melon de Bwa Deyò à Cabaret, les plantations de citronnelle à Limonade, des orangeraies, des champs de pois congo, ainsi que d’autres cultures vivrières. S’y ajoutent des signalements de mortalité inexpliquée du cochon créole et des témoignages de riverains évoquant le survol de petits aéronefs au-dessus de grandes plantations.
En l’absence d’un système national de contrôle et de surveillance du territoire (aérien, agricole et sanitaire), ces allégations ne peuvent être ni confirmées ni infirmées. En tant que professionnels de la science, nous devons les considérer strictement comme des hypothèses et des spéculations tant qu’aucune preuve tangible n’est produite. Mais l’absence de preuve n’équivaut pas à l’absence de risque : elle révèle surtout un vide criant en matière de surveillance territoriale, qu’il s’agisse de biosécurité agricole, de santé animale ou de santé publique. Ce vide mérite une investigation rigoureuse, scientifique et indépendante, et non un silence institutionnel.
Paradoxalement, Haïti ne manque pas de ressources humaines potentiellement mobilisables. L’Université publique du Nord dispose, depuis plus de dix ans, d’un programme de formation en santé publique et médecine tropicale. Pourtant, faute d’une politique claire d’intégration de ces diplômés dans la fonction publique, aucun titre ni fonction officielle ne leur est aujourd’hui réservé à la sortie de leur licence. Ce gisement de compétences reste ainsi largement sous-exploité, alors même qu’il pourrait, moyennant une formation complémentaire ciblée, renforcer significativement la capacité de surveillance épidémiologique du pays, y compris aux points d’entrée.
Face à ces constats, plusieurs pistes de solution méritent d’être envisagées. Il convient d’abord de reconnaître formellement la surveillance épidémiologique aux frontières comme une question de sécurité publique à part entière, ce qui appelle une collaboration institutionnalisée entre le MSPP, à travers la DELR, et le ministère de l’Intérieur et des Collectivités territoriales, en coordination avec la Police nationale d’Haïti et les services d’immigration.
Cette collaboration devrait notamment se traduire par la création d’une fonction hybride d’« agent de surveillance épidémiologique aux frontières ». Les agents d’immigration déjà en poste devraient être formés aux notions de base de l’épidémiologie de terrain : reconnaissance des signes cliniques évocateurs, prise de température, remplissage de fiches de déclaration sanitaire, et procédures d’orientation et d’isolement en cas de suspicion.
Il est aussi indispensable de renforcer matériellement les points d’entrée du pays (aéroports, ports et postes-frontières terrestres) en les dotant d’équipements de dépistage thermique, de fiches de santé du voyageur et de procédures claires d’orientation vers les structures sanitaires lorsqu’un cas est suspecté. Cet effort ne pourra toutefois porter ses fruits que si l’État garantit une ligne budgétaire nationale pérenne pour la DELR et pour la surveillance épidémiologique dans son ensemble, de manière à réduire progressivement la dépendance quasi totale du pays envers le financement étranger dans ce domaine stratégique, tout en poursuivant les partenariats techniques et financiers déjà existants.
Par ailleurs, une véritable politique d’intégration des diplômés en santé publique et médecine tropicale de l’Université publique du Nord dans la fonction publique devrait être mise en place, assortie d’une formation continue ciblée en épidémiologie de base, afin d’en faire des agents de surveillance épidémiologique mobilisables, y compris au sein des services d’immigration. Il serait tout aussi utile d’instaurer un système national, même modeste dans un premier temps, de contrôle et de surveillance du territoire, qu’il soit agricole, animal ou aérien, afin de pouvoir objectiver scientifiquement les phénomènes rapportés par la population plutôt que de les laisser au rang de rumeurs persistantes.
Enfin, l’ensemble de ces mesures devrait s’accompagner d’une stratégie de communication publique claire, fondée sur la science, permettant d’informer la population sans l’alarmer et de restaurer sa confiance dans les institutions sanitaires de l’État.
La menace que représente Ebola pour Haïti n’est pas seulement une question médicale : elle est le révélateur d’une fragilité institutionnelle plus large, où la sûreté sanitaire du territoire national ne peut plus reposer sur le seul ministère de la Santé publique et de la Population. Elle appelle un engagement conjoint et coordonné avec le ministère de l’Intérieur, garant de la sécurité et de la souveraineté territoriale. Face à un monde où les risques biologiques, naturels ou provoqués se multiplient, Haïti ne peut plus se permettre d’aborder la surveillance épidémiologique comme une simple affaire sectorielle. C’est une question de sécurité nationale.
Eddy Pierre, MD, Responsable Communication APPMEF (Association des Professionnels Médicaux et Paramédicaux de Fort-liberté)
©️Tous droits réservés – Groupe Média MAGHAITI 2026



