Dans le cadre du reportage « Le cri d’un enfant enroulé par l’insécurité alimentaire en Haïti », nous avons interviewé le médecin généraliste et nutritionniste Eddy Pierre sur les véritables besoins des enfants, spécialement ceux qui habitent les rues. Originaire de Fort-Liberté, Eddy Pierre a fait ses études à l’École de médecine de Limonade et travaille actuellement à l’hôpital public de Fort-Liberté. Il est un militant pour un changement des services de santé et l’établissement de l’ordre médical dans le pays.
Mag Haiti : Quelle importance a l’alimentation dans la vie d’un enfant en Haïti ?
Eddy Pierre : Manger est une activité très importante parce qu’elle permet aux enfants de rester en vie. Une carence en nutriments peut avoir de graves conséquences sur eux. C’est pourquoi chaque organisme a des besoins nutritionnels spécifiques. Ceux-ci représentent une quantité moyenne d’énergie dont le corps de l’enfant a besoin, et cela dépend de tous les aliments qu’il consomme.
Lisez notre précédente enquête : https://magayiti.com/le-cri-dun-enfant-enroule-par-linsecurite-alimentaire-en-haiti/
Mag Haïti : Quels aliments un enfant doit-il manger régulièrement pour être bien nourri ?
Eddy Pierre : Dans le contexte des enfants de rue, le constat est qu’ils sont complètement abandonnés. D’ailleurs, leurs parents n’ont aucun moyen pour les aider. Donc, ils sont mal nourris depuis la période de grossesse. Cette situation continue même après la naissance, parce que leurs mères leur donnent seulement ce qu’elles trouvent. Le tableau normal exige que de 0 à 6 mois l’enfant soit soumis à l’allaitement maternel exclusif.
Cependant, à quatre mois, dans le cas de ces enfants, ils mangent déjà ce qui est de trop pour leur organisme. C’est un acte qui, selon l’avis du médecin, a de graves conséquences sur leur vie, car, dit-il, « l’organisme qui assure la digestion dans leur corps n’est pas mature pour cette activité ». Par conséquent, ils peuvent avoir des troubles digestifs comme la diarrhée et la régurgitation alimentaire (la remontée des aliments).
Mag Haïti : Quel bénéfice un enfant peut-il en tirer en mangeant du spaghetti et du riz à longueur de journée ?
Eddy Pierre : Il n’y a pas une liste d’aliments bons ou mauvais. Il s’agit plutôt de besoins et d’équilibres entre les groupes d’aliments. C’est cet équilibre qui permettra au médecin de déterminer si l’enfant a une bonne alimentation ou non. L’un des exemples clairs que nous avons est la cuisson du spaghetti, qui se fait avec beaucoup de graisse. Culturellement, on consomme beaucoup de graisse. Toutefois, cette mauvaise pratique alimentaire peut déclencher des maladies métaboliques comme le diabète de type 2, les maladies cardiovasculaires, l’hypertension artérielle et l’hypercholestérolémie. Il est à souligner que nous, Haïtiens, souffrons de la néophobie alimentaire dès notre enfance. Ce phénomène explique le fait que certains d’entre nous n’aiment pas manger certains aliments comme le maïs.
Parlons des groupes alimentaires. Dans le premier groupe, on trouve les aliments énergétiques : les céréales comme le riz, le maïs, les tubercules comme l’igname, le manioc et la patate. Ces éléments constituent le cycle nécessaire pour le développement de l’enfant, car ils privilégient le cerveau qui en a grandement besoin. Dans le deuxième groupe, il s’agit des aliments constructeurs et réparateurs : protéines animales, surtout les viandes rouges, poissons, protéines végétales. Le troisième groupe d’aliments est celui des protecteurs : légumes et fruits comme la mangue, la papaye, les épinards, la carotte et les tomates. Ceux-ci protègent l’organisme, renforcent le système immunitaire et peuvent combattre les infections.
En termes de valeur nutritionnelle, la situation des enfants de rue dans le département du Nord-Est est différente par rapport à celle de l’Ouest. Ces derniers vivent dans un environnement où l’on consomme plus de viande rouge, comme la viande de cheval et de bœuf, tandis que dans l’autre département, il n’est pas question de riz et autres.
Mag Haïti : Dans quelle catégorie classez-vous les enfants des rues ?
Eddy Pierre : Nous pouvons dire que ces enfants font partie de la catégorie de la sous-alimentation, parce qu’ils ne trouvent pas les aliments dont leur corps a besoin. Voici également les causes qui aggravent leur cas : le choc économique des parents qui les abandonnent en pleine rue, le manque d’accès à l’eau potable qui aide à leur croissance grâce au calcium, le changement climatique qui affecte la production de denrées dans certaines zones, et les conflits armés entre gangs qui bloquent quasiment tous les départements.
Lorsque le corps ne trouve pas les éléments nutritifs nécessaires à son bon fonctionnement, l’organisme consomme ses propres tissus, ce qui peut déboucher sur la malnutrition. Elle peut être une carence (enfant chétif et squelettique), lorsque l’enfant ne reçoit pas assez, ou un excès (obésité), lorsque la quantité dépasse la normale. Ces deux cas peuvent déboucher sur une malnutrition aiguë sévère qui se manifeste sous deux formes : le marasme, lorsque l’enfant est squelettique et que sa masse musculaire est réduite, et le kwashiorkor, lorsque les parties du corps de l’enfant sont enflées et que ses cheveux deviennent roux.
Mag Haïti : Un enfant qui ne mange pas bien ou qui ne mange pas du tout, quel impact sur sa santé ?
Eddy Pierre : Pour avoir un régime alimentaire sain, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pose quatre conditions : il faut que le régime soit approprié par rapport aux besoins en nutriments des trois groupes précités. Sinon, les conséquences seront graves.
- Il doit être équilibré : prendre un peu des trois groupes.
- Aussi, modéré : la quantité que les enfants mangent.
- Enfin, diversifié : éviter de manger le même aliment chaque jour.
Mag Haïti : Quel lien existe-t-il entre la hernie et la malnutrition ?
Eddy Pierre : Il n’y a aucun lien entre la hernie et la malnutrition. La hernie est une faille qui se forme soit dans la paroi, soit dans la région inguinale. Elle peut être congénitale ou acquise chez les personnes qui pratiquent des travaux nécessitant une forte sollicitation musculaire. Le rapport que nous pouvons établir est que la personne malnutrie peut avoir des ballonnements. Si cette personne avait déjà une hernie, cela peut effectivement provoquer le gonflement de la partie. Mais ce n’est pas parce qu’on ne mange pas qu’on attrape une hernie.
Mag Haïti : Quelles sont les conséquences pour les enfants qui ne mangent pas ?
Eddy Pierre : Un enfant qui ne mange pas peut faire face à de nombreuses conséquences : troubles psychologiques, problèmes de vision, crétinisme, défaillance cardiaque, maladies respiratoires, tuberculose et même la mort.
Mag Haiti : Quelle assistance pour les enfants des rues ?
Eddy Pierre : Si l’État et les organisations internationales veulent vraiment apporter de l’assistance aux enfants de rue, il faut que les zones sous le contrôle des gangs armés soient totalement débloquées, accompagner les parents en mettant sur pied des programmes de nutrition, retirer les enfants de la rue et former plus de diététiciens afin d’aider non seulement les enfants des rues mais également le reste de la société.
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