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Au Colorado, le « moment historique » des consommateurs de cannabis

Mag Haiti by Mag Haiti
January 3, 2014
in Uncategorized
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La neige matinale ne les a pas dissuadés. Ils sont une centaine à faire la queue devant une petite boutique du centre de Denver, marquée d’une croix verte. Le toit ne trompe pas sur la marchandise : « Cannabis haute qualité. Service professionnel ». Quoi de plus important, un 1er janvier à 8 h 30, que de « vivre un moment aussi historique », explique Sean Alistair, 30 ans, un gobelet de café à la main.

Pour la première fois aux Etats-Unis – et même dans le monde, les Pays-Bas n’en étant qu’à la dépénalisation –, la marijuana est en vente libre et accessible à quiconque a plus de 21 ans, sans même besoin de prescription médicale. La légalisation a été décidée par 55 % des électeurs de l’Etat en novembre 2012. Le temps d’élaborer un ensemble de réglementations, la vente de détail a commencé mercredi dans une quarantaine des 348 magasins qui ont obtenu une licence de la division marijuana de la direction des revenus.

 

« FINANCER LES ÉCOLES »

Dans la file qui s’étire devant The Health Center, une boutique à l’ambiance familiale, loin des « pot palace » qui ont émergé à Denver, on croise des « vieux » qui fument depuis les années 1960 ; des sportifs dans leur tenue aux couleurs des Broncos, l’équipe locale de football américain ; des touristes venus d’Etats moins libéraux. Et Sean Alistair, qui se réjouit : « Quand on passe par un dealer, on est à sa merci. Ici, la qualité est contrôlée. On est rassurés. »

Les prix sont un peu plus élevés qu’au marché noir (50 dollars pour un huitième d’once, soit 3,5 g). Mais « c’est pour financer les écoles », rappelle l’amie de Sean, Mellyn, 31 ans. Une taxe de 25% a été imposée sur les ventes. Selon le vœu des électeurs, les premiers 40 millions de dollars (29 millions d’euros) sont dévolus à l’enseignement public.

 

Dans un point de vente de cannabis, à Denver (Colorado), le 1er janvier.

 

Après une heure et demie d’attente, Samantha Lee, 24 ans, a fait ses emplettes. Dans un sachet de papier brun, elle transporte pour 200 dollars d’herbe – « quatre sortes différentes ». « La légalisation, ça va aider l’économie du Colorado, et doper le secteur de la restauration », espère la jeune femme, qui travaille dans un restaurant.

Dans la boutique, Matthew Ledbetter, 37 ans, présente les produits disponibles. Il y a cinq ans, il était responsable de la sécurité dans une grande entreprise du Kansas. Il s’est reconverti dans ce qui est devenu une industrie, aux mains de ceux que l’on appelle à Denver les ganja-preneurs, les entrepreneurs de la marijuana. « Sativa ou Indica » ?, interroge Matthew, en montrant les différentes variétés de marijuana. « La Sativa monte plus facilement à la tête, dit-il. C’est bien le samedi matin, quand vous avez envie de vous lancer dans un projet artistique. » Alors que l’Indica est plus indiquée « si vous avez des douleurs dans les articulations »…

 

« PÂTISSERIE »

Adam Rosen emballe les achats. Les onces d’herbe sont scellées comme les liquides dans les boutiques d’aéroport. « La loi impose que les emballages ne puissent pas être ouverts par les enfants en bas âge », indique-t-il. Et il est interdit de les ouvrir avant d’être rentré à la maison. A la caisse, Samantha Salazar inscrit l’identité des acheteurs sur l’ordinateur qui consigne tout : l’état des stocks à la plante près, les quantités transportées, afin de limiter le risque de marché noir… La caissière – bas résille et bottes fourrées – recommande aussi des sucreries : les brownies à l’herbe, la barre de céréales qui ressemble tellement à « une barre pour le petit déjeuner », le concentré de THC (tétrahydrocannabinol, le principal composant psycho-actif du cannabis), dont il suffit de verser quelques gouttes dans les pâtes à gâteau. « Je reviendrai, dit une cliente. J’adore faire de la pâtisserie. »

 

Sur un tee-shirt vendu dans un magasin de cannabis, le 1er janvier.

 

La même ambiance festive se déroule dans tout le Colorado, jusqu’aux stations de ski comme Breckenridge, où l’on a dansé toute la nuit. « On s’attend à avoir une file d’attente pour les deux prochaines semaines », dit Adam Rosen, du Health Center. Les régulateurs ont fait le tour des boutiques, vérifié les licences, l’âge des consommateurs et constaté que personne n’allumait un joint dans la rue ou les magasins.

 

« COOPÉRATION AVEC LES AUTORITÉS »

Le gouverneur, John Hickenlooper, et le maire de Denver, Michael Hancock, tous deux démocrates, se sont opposés à la légalisation, bien que le produit des taxes sur les ventes soit dévolu aux écoles. Mais comme les shérifs, ils ont dû se plier à la volonté populaire. Si l’expérience a pu se poursuivre, c’est que chaque étape de la culture et de la commercialisation est minutieusement réglementée. Les licences d’exploitation n’ont été délivrées qu’aux groupes déjà actifs dans le domaine de la marijuana médicale. La consommation est interdite sur la voie publique. Les employeurs restent libres d’imposer des tests à leurs salariés. Les quantités sont limitées : une once pour les résidents ; un quart d’once pour les non-résidents, à consommer dans l’Etat. Le seuil de conduite en état « d’ivresse » a été fixé à 5 nanogrammes de THC par millilitre de sang. « On a travaillé en coopération avec les autorités, souligne Tiffany Goldman, la directrice des opérations du Health Center de Denver. Nous faisons partie de la solution au problème du trafic de drogue. L’argent qui allait aux gangs et aux dealers va maintenant aux écoles. »

 

 Un client découvre les différentes variétés de cannabis mises en vente au Denver Discrete Dispensary, le 1er janvier.

 

La marijuana est légale dans le Colorado mais pas dans le Kansas ou le Nebraska voisins, et encore moins au niveau fédéral. Les banques continuent à refuser – officiellement – de tenir les comptes des nouveaux millionnaires du cannabis. A l’aéroport de Denver, des panneaux rappellent que l’aviation est régie par la police fédérale. Pas question de transporter son herbe. Mais nul n’ignore que Washington est ambivalent. Sans l’approuver, le ministre de la justice, Eric Holder, a annoncé fin août qu’il ne s’opposerait pas aux lois du Colorado et de l’Etat de Washington (qui a adopté une législation similaire, mais n’a pas encore autorisé le commerce).

Pour les partisans de la légalisation, l’expérience du Colorado signale que la fin de la prohibition est proche, d’autant que 19 Etats autorisent déjà la marijuana médicale. Une interdiction qui a commencé lors de la première arrestation jamais réalisée pour possession de cannabis. Le contrevenant était un certain Samuel Caldwell, trouvé en possession de trois livres de cannabis. C’était à Denver, Colorado, en 1937.

Uruguay : en pharmacie ou à la maisonPressés de questions et demandes de visas, les consulats d’Uruguay à travers le monde s’empressent de préciser que la légalisation du cannabis est réservée uniquement aux Uruguayens et aux résidents permanents. Les autorités de Montevideo se défendent de vouloir imiter Amsterdam.L’Uruguay, laïque, a été souvent en avance sur les sujets de société, tels que le divorce. Après la promulgation de la loi légalisant la marijuana, le 22 décembre 2013, le gouvernement dispose de 120 jours pour rédiger les décrets d’application qui régiront la culture, la distribution et la vente du cannabis à des fins récréatives ou médicales, sous autorité de l’Etat. La vente pourrait démarrer d’ici au second semestre de 2014. Elle sera limitée à 40 grammes par mois par consommateur, inscrit sur un registre des usagers. Leur nombre varierait de 128 000 à 200 000.Le prix de vente s’établirait à environ 1 dollar (0,75 euro) le gramme, peu ou prou le prix pratiqué au marché noir. Outre l’achat en pharmacie, les consommateurs pourront opter pour l’autoculture, dans la limite de 6 plants et 480 grammes par an, ou l’adhésion à des clubs de producteurs, de 15 à 45 membres et 99 plants. Il sera impossible de cumuler plusieurs modes d’accès au produit.

 

A chacun sa législation

Avant l’Uruguay et le Colorado, d’autres Etats ont modifié leur législation. Ailleurs, on réfléchit aussi à la question, alors que des pays d’Amérique centrale et du Sud militent pour un changement d’approche au niveau mondial face à l’échec de la prohibition.

Pays-Bas. Depuis 1976, la détention et la vente sont tolérées (mais non légales). Elles sont autorisées dans les coffee shops.

Portugal. Depuis 2001, la détention en petite quantité de l’ensemble des drogues a été dépénalisée. Elle ne constitue plus qu’une infraction administrative. Même chose en Espagne pour le cannabis, sauf dans les lieux publics.

Canada. Le gouvernement, jusqu’ici sur une ligne dure, envisage de se contenter d’infliger une amende aux consommateurs de cannabis, plutôt que de les poursuivre en justice.

Maroc. Des associations, mais aussi des partis politiques de ce pays qui compte parmi les principaux producteurs mondiaux, s’interrogent sur l’opportunité de la légalisation de la culture du chanvre à des fins médicales et industrielles (textile…). Un débat s’est tenu au Parlement en décembre.

Le Monde

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