Le monde, et particulièrement Haïti, est devenu le théâtre d’une tragédie où le désir sincère de changement a été confisqué par une industrie du paraître. Les discours moraux servent d’alignement social, les fonctionnaires habitent des structures vides, et les organisations humanitaires gèrent la misère pour assurer leur propre survie financière. La crise n’est plus un problème à résoudre : elle est devenue un fonds de commerce pour les « maîtres du micro » et les technocrates du statu quo.
Au cœur de cette inertie réside l’ego humain et son besoin viscéral de domination. À l’image de ce mari qui préfère crouler sous le poids des responsabilités plutôt que de voir sa femme travailler et risquer de perdre son hégémonie, les classes dominantes ont redéfini la réussite : réussir ne signifie plus s’émanciper, mais maintenir l’autre en bas.
Cette quête de distinction a pris une dimension pathologique. La bourgeoisie souffre de la perte de ses repères exclusifs : cinémas disparus, casinos fermés, clubs privés éteints, loisirs effacés. Même leurs maisons, jadis forteresses sacrées, perdent la tranquillité et la propreté caractéristiques des beaux quartiers, désormais cernés par le chaos.
Le châtiment de leur hubris se traduit par une humiliation internationale. Réginald Boulos, Dimitri Vorbe, la famille Brandt et d’autres oligarques voient leurs noms jetés en pâture par les chancelleries américaines et canadiennes, frappés par des sanctions, arrêtés en exil, jetés dans des centres de détention comme celui de Krome à Miami. L’opprobre public efface d’un coup des décennies de superbe.
Pourtant, malgré les barreaux ou le déshonneur, ils ne dénoncent pas la perversion du système. Ils acceptent ce nuage sordide de peur et de confinement, car il préserve l’essentiel : l’abîme psychologique qui les sépare encore de la masse misérable. Le confort morbide de la domination a remplacé la recherche de la véritable béatitude.
Nous faisons face à une fracture historique qui rappelle la scène des Dieux sont tombés sur la tête : deux soldats ennemis, perdus dans la même jungle, incapables de déposer les armes de peur d’être écrasés. Pour briser cette impasse, il devient vital que surgissent des interprètes capables de traduire les peurs et de restaurer un dialogue de survie.
Car la mort est l’égalisation absolue des destins. Souffrir est inévitable, partagé par tous. Alors pourquoi refuser la sagesse ? Pourquoi ignorer l’Ecclésiaste, qui nous invite à manger notre pain avec joie et à aimer la vie avant le silence du tombeau ?
Il est temps de proposer aux élites haïtiennes, qui ont perdu jusqu’au moindre zeste de la bourgeoisie cultivée des années 70‑90, de briser ce logiciel de destruction.
Qu’elles troquent enfin leur vieille formule macabre : « Je souffre, ils souffrent. Alors ça va, je ne suis pas du même lieu qu’eux », contre une formule de délivrance : « Cessons de mourir séparément pour le prestige du trône, et apprenons à vivre ensemble pour la beauté du chemin et la fierté d’avoir réellement profité de notre passage ici‑bas. »
Roberto Dejean
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