Au cours des dernières semaines, les menaces de la République populaire démocratique de Corée (RPDC) à l’encontre de la Corée du Sud et des Etats-Unis ont atteint des sommets : vidéos de propagande montrant la Maison Blanche dans la ligne de mire de missiles nord-coréens et le Congrès en flammes ; attaque annoncée des bases militaires américaines à Guam et au Japon en cas d’“agression” ; rejet de l’armistice de 1953 qui a mis fin aux hostilités de la guerre de Corée ainsi que des accords intercoréens de 1992… Jamais avare d’hyperboles, Pyongyang se surpasse par la violence du ton.
Les Etats-Unis ont répondu, jeudi 28 mars, en envoyant deux bombardiers furtifs B-2 au-dessus de la Corée du Sud. Vendredi, Kim Jong-un, le dirigeant nord-coréen, a répliqué en ordonnant des préparatifs en vue de frappes de missiles vers le continent américain et les bases des Etats-Unis dans le Pacifique.
Les experts de la RPDC à Séoul sont perplexes. Comment résoudre cette crise, non exempte de risques d’escalade en cas d’incident le long de la zone démilitarisée entre les Corées, flanquée de part et d’autre de l’une des plus fortes concentrations d’artillerie au kilomètre carré du monde ? Une crise qui pourrait être relancée par un quatrième essai nucléaire. Le troisième, en février, qui faisait suite au tir d’une fusée dont la technologie est similaire à celle d’un missile de longue portée, a été suivi par un renforcement des sanctions du Conseil de sécurité des Nations unies à l’encontre de la RPDC. En riposte, celle-ci a lancé son offensive, pour l’instant verbale. Mais elle pourrait être à l’origine de la cyberattaque dont ont été victimes, en mars, trois chaînes de télévision et trois banques sud-coréennes.
Depuis l’arrivée au pouvoir de Kim Jong-un, il y a un peu plus d’un an, la RPDC tend à offrir une image un peu plus amène. “Kim Jong-un est un réformiste en matière économique, mais il ne fera aucun compromis sur la sécurité et le prestige national”, estime Cheong Seong-chang, de l’Institut Sejong. Pourcomprendre la montée au créneau de Pyongyang, “il faut revenir aux fondamentaux du régime : transformer l’armistice en traité de paix, obtenir des garanties de sécurité des Etats-Unis et normaliser les relations avec Washington, clé d’une aide extérieure”. Un objectif qui n’a pas varié depuis les années 1970, au lancement de son programme nucléaire, au départ civil, avec l’aide des Soviétiques.
Transformer un armistice vieux de soixante ans en un traité de paix semble une demande logique, mais elle peut cacher d’autres visées, fait valoir l’analyste Shim Jae-hoon : “Avec un traité de paix, il n’y a plus de raison de maintenir les troupes américaines au Sud : un retrait qui ouvre la porte à l’aventurisme du Nord.”
L’arme atomique, dont la RPDC proclame être détentrice, est pour le régime une force de dissuasion et un instrument de “diplomatie coercitive” afin que l’adversaire modifie sa position. Le Rodong Sinmun, organe du Parti du travail, martèle que la RPDC “n’est plus un pays faible” et “ne connaîtra jamais le sort de l’Irak et de la Libye“. Cette garantie de sécurité est censée justifier les sacrifices exigés de la population : “Détenir l’arme nucléaire est une condition nécessaire aux yeux de Pyongyang pour parvenir à la prospérité, écrit Daniel Pinkston, directeur adjoint du projet “Asie du Nord-Est” de l’International Crisis Group. Deux objectifs incompatibles aux yeux des Etats-Unis et de leurs alliés”, poursuit-il.
Plusieurs facteurs convergent dans le déclenchement de la crise actuelle : renforcement des sanctions par le Conseil de sécurité, mise en place par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU d’une commission d’enquête sur la RPDC, manoeuvres militaires américano-sud-coréennes, qui suscitent chaque année l’ire de Pyongyang, et “patience stratégique” de l’administration Obama, qui n’a pris aucune initiative sur le dossier nord-coréen. “A la demande américaine, la RPDC n’a procédé à aucune provocation pendant la campagne pour la réélection de Barack Obama – sans être payée de retour”, souligne Paik Haksoon, de l’Institut Sejong. L’accord entre Pyongyang et Washington de mars 2012 (suspension du programme d’enrichissement d’uranium et moratoire sur les missiles en échange d’aide) a capoté quelques semaines après sa signature, avec l’annonce d’un tir de fusée pour le 100e anniversaire du fondateur du pays,Kim Il-sung, le 15 avril.
L’offensive nord-coréenne n’est pas uniquement tournée vers les Etats-Unis ou la Corée du Sud. C’est aussi une réaffirmation de souveraineté adressée à Pékin. La RPDC est dépendante de la Chine (seul allié, premier partenaire commercial et bailleur d’aide). Mais Pékin, qui a voté les sanctions au Conseil de sécurité (dont il reste à voir comment elles seront appliquées), a des intérêts géostratégiques en RPDC. Etat tampon, celle-ci la sépare d’une Corée du Sud où sont déployés 25 000 soldats américains qui, en cas de réunification de la péninsule, seraient à sa frontière. Une déstabilisation en RPDC avec un afflux de réfugiés en Chinerisquerait de réveiller un sentiment identitaire chez les 2 millions de Chinois d’origine coréenne des provinces du Nord-Est et de créer un autre problème de minorité, comme c’est le cas à l’ouest, au Xinjiang et au Tibet.
Les ambitions nucléaires nord-coréennes gênent la Chine, critiquée pour ne plusfaire pression sur Pyongyang. Elles pourraient inciter la Corée du Sud et le Japon à chercher à se doter de l’arme atomique, “mais les Chinois savent que les Etats-Unis ne laisseront jamais leurs alliés franchir ce pas”, fait valoir Moon Chung-in, politologue à l’université Yonsei et ancien conseiller des présidents de centregauche Kim Dae-jung et Roh Moo-hyun sur leur politique de rapprochement intercoréen (1998-2008). Inquiète du désengagement américain au Vietnam au début des années 1970, la Corée du Sud chercha alors à se doter de l’arme nucléaire. Initiative bloquée par Washington.
Ce n’est pas la première fois que la RPDC déclare ne plus être tenue par l’armistice de 1953. Depuis 1991, elle ne participe plus aux pourparlers de la commission chargée de l’appliquer et elle a dénoncé sept fois l’accord. La péninsule a frôlé à plusieurs reprises un affrontement grave, lors de la capture du navire espion américain Pueblo (1968), puis de l’interception, en 1969, d’un avion de reconnaissance de l’US Air Force (31 morts). Par la suite, les incidents se sont multipliés avec le Sud. Des accrochages meurtriers entre les marines des deux pays en mer Jaune ont eu lieu en 1999, 2006 et 2009, suivis, en 2010, du naufrage d’une corvette sud-coréenne, torpillée par le Nord selon une commission d’enquête (46 morts), puis du bombardement d’artillerie de l’île Yeonpyeong (4 morts).
Cette fois, “nous sommes dans une période d’ajustement, avec de nouveaux dirigeants en Chine, en Corée du Nord, en Corée du Sud et au Japon”, fait valoirPark Hyeong-jung, de l’Institut coréen pour l’unification nationale (gouvernemental).“Aucun d’entre eux n’a une politique précise concernant la péninsule. Et Pyongyang a profité de ce flottement pour se faire entendre.” Les Etats-Unis estiment que la RPDC ne respecte pas ses engagements et refusent dereprendre le dialogue. “Aucune des deux parties n’est prête à une concession. Seule la Corée du Sud pourrait prendre une initiative”, avance Moon Chung-in.
Tout en promettant une réponse ferme à une provocation du Nord, la présidentePark Geun-hye n’est pas revenue sur son engagement de rompre avec la politique de confrontation de son prédécesseur, Lee Myung-bak, et de s’employer àinstaurer “un climat de confiance mutuelle” entre les deux pays. Un rapprochement intercoréen est soutenu par la Chine. Mais il est peu probable que Pyongyang en reste à de simples bravades.
Source: lemonde.fr

