Il fallait une dose considérable d’audace, ou peut-être d’inconscience, pour tenter d’imposer le rock en Haïti au début des années 2000. À cette époque, les jeunes des quartiers populaires vibraient au rythme des flows de Barikad Crew et de Rockfam, les deux formations qui, à coups de punchlines et de beats percutants, imposaient irrévocablement le rap créole dans le paysage musical du pays. Le hip-hop haïtien vivait son âge d’or, cannibalisant les autres genres. Pendant que les foules scandaient les refrains du rap créole, un jeune homme, guitare en bandoulière, rêvait d’un autre son.
Un enfant de Port-au-Prince tombé dans la musique
Né et élevé dans la capitale haïtienne, Yohann Doré découvre très tôt sa vocation. À 15 ans, il s’achète une guitare sous l’influence de Linkin Park et des groupes de la scène alternative américaine. L’adolescent s’isole pour apprendre les accords, déchiffre des tablatures à la lumière de son téléphone portable et s’imprègne de la révolte mélodique de ses idoles.
À 17 ans à peine, il signe un premier jingle pour un grand opérateur de téléphonie mobile, preuve d’une précocité rare dans le milieu musical haïtien. Polyglotte – il parle couramment créole, français et anglais – Yohann compose, arrange, enregistre. Mais surtout, il rêve d’un rock en créole, un rock qui raconterait la douleur et la beauté de son pays avec la fougue d’une guitare électrique.
Contre-courant et contre-culture
L’entreprise est presque absurde. À l’époque, le rock n’avait pas de place en Haïti. Le compas règne sur les bals et les radios, le rap remplit les stades, et la pop caribéenne s’impose dans les playlists. Yohann, lui, choisit l’exil intérieur : il compose dans un coin de studio, multiplie les petits concerts dans les cafés de Pétion-Ville, joue dans les soirées d’artistes et les festivals de niche.
Ses performances sont souvent saluées pour leur originalité, mais l’artiste reste confiné à un public restreint, celui d’une bourgeoisie curieuse, francophone et un brin bohème. « Yohann ne chantait pas pour le peuple, il chantait pour une idée du peuple », résume un critique musical haïtien. « Il voulait faire du rock avec l’âme du tambour. »
C’est bien là toute sa singularité : intégrer les tambours, les cornes, les rythmes du rara et du vodou dans une structure rock. Un pont fragile entre deux mondes.

2009 : l’éclosion d’un rock créole
Après des années d’essais et d’expérimentations, Yohann sort en 2009 son EP By My Side, un premier jet anglophone qui lui ouvre les portes des scènes nationales. Il participe à Musique en Folie, l’un des plus prestigieux festivals du pays, devant plus de 10 000 spectateurs. La presse le surnomme alors « le rockeur haïtien ».
Le succès reste symbolique, mais sa détermination impressionne. À la fin de cette année, il se produit au Caribbean Convention Center lors de la remise du prix Chiuku de MTV, où il improvise aux côtés de Wyclef Jean, star planétaire du hip-hop haïtien.
Le 12 janvier 2010, la trajectoire bascule. Le séisme ravage Haïti. Yohann perd des amis, des collaborateurs, des repères. Il délaisse la scène pour quelques mois et s’engage dans l’aide humanitaire, notamment aux côtés de restaurants communautaires comme Muncheez. Le soir même du drame, il publie une vidéo enregistrée à la main, devenue virale, où l’on devine, derrière le chaos, la fragilité d’un artiste qui croit encore en la musique comme survie.
Ayiti men Rock : un acte fondateur
Le retour de Yohann se fait en 2010 avec un titre devenu emblématique : Anmwey, en collaboration avec T-Ansyto du groupe Kreyol La et Kenrick. Le morceau, mi-rock mi-compas, fait figure d’ovni sur les ondes. Porté par des riffs tranchants et des paroles en créole, il annonce la sortie d’un album-concept, Ayiti men Rock (Haïti, voici le rock), une première dans l’histoire musicale du pays.
L’artiste obtient le soutien de Voila, un important opérateur téléphonique, et entame une série de concerts dans les cafés, les ambassades et les provinces. L’album, entièrement chanté en créole, explore les thèmes de la résilience, du chaos et de la fierté nationale. C’est un cri d’amour et de révolte adressé à un peuple qui, malgré les ruines, continue de chanter.
En mars 2011, Ayiti men Rock est terminé et prêt pour le mixage. Huit titres, huit tentatives de réconciliation entre les guitares électriques et les tambours haïtiens. Un disque de passion, presque un manifeste. En 2012, il publie le premier clip de l’album Nou Fini (Ale net), qui constitue le plus retentissant succès du groupe.
La vidéo, produite par le légendaire Joe DORE de Krazystaff Prod, était diffusée en boucle sur Trip TV, chaîne 28, une télévision locale dédiée à la culture. Plus tard, le public allait s’apercevoir que l’actrice du clip était la rappeuse haïtiano-américaine Kanis, anciennement connue sous le nom de Niska Garoute.
Un artiste en marge
Mais l’époque n’est pas prête. Le public haïtien, majoritairement tourné vers la danse et la fête, reste hermétique à la mélancolie du rock. Les maisons de production misent sur le compas, le rap ou le rara digital. Yohann, lui, reste fidèle à son esthétique. « Ce n’est pas un échec, c’est une résistance », disait-il dans un entretien en 2012. « J’ai choisi une voie qui me ressemble, même si je dois marcher seul. » La meme annee,
Pendant plusieurs années, il disparaît presque totalement de la scène. Certains le croient parti, d’autres en exil. Il travaille dans l’ombre, produit pour d’autres artistes, compose pour la publicité, tout en gardant la conviction qu’un jour, le rock créole trouvera son public.
2025 : le retour du rockeur
En novembre 2025, Yohann Doré refait surface. Son nouveau single, Nan peyi m, en collaboration avec Freedom, marque un tournant. Moins abrasif, plus poétique, le morceau mêle rock alternatif et sonorités roots. Une introspection sur l’identité, la patrie, la perte et la renaissance.
La chanson, portée par une ligne de guitare limpide et des percussions traditionnelles, réaffirme la vision de son auteur : Haïti peut produire un rock à son image, ancré dans la langue créole et nourri des rythmes de ses ancêtres.
Héritage d’un pionnier
Aujourd’hui, Yohann Doré demeure une figure singulière et respectée dans le paysage culturel haïtien. Il n’a pas conquis le marché, mais il a ouvert un espace. Dans un pays où les frontières musicales sont souvent rigides, son œuvre a démontré qu’il était possible de fusionner la tradition et la modernité, la colère et la beauté, la guitare électrique et le tambour.
Des jeunes groupes alternatifs comme Rèv Zèl, Chimen Ròk ou Zenglendo Roots revendiquent désormais son influence. Yohann, sans le savoir, aura planté la première graine d’un mouvement.
Le son d’une résistance
Au fond, Yohann Doré n’a jamais voulu seulement faire de la musique : il a voulu inventer une langue sonore pour dire Haïti autrement. Son rock, hybride et rugueux, dit la fierté, la blessure et l’espérance d’un peuple debout.
Si le grand public ne s’en est pas encore emparé, son œuvre reste là, comme un témoin. Celui d’un artiste qui, dans le tumulte d’un pays meurtri, aura osé brancher sa guitare et chanter :
« Ayiti men rock »
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