Cinq civils tués puis brûlés à Delmas 21 : les chars blindés servent-ils de peloton d’exécution ? Selon des riverains témoins des faits, les cinq cadavres calcinés seraient ceux de Ricardo François, dit « Kiki », Jetan Fanel, Imelia Milome, alias « Didine », ainsi que deux autres femmes qui accompagnaient cette dernière.
Un père de famille exécuté en pleine rue
Joseph Ricardo François, 42 ans, a été intercepté par un char blindé de la PNH à hauteur de Delmas 19, le mardi 5 août, alors qu’il revenait récupérer des vêtements et des ustensiles de cuisine. Selon plusieurs témoins, il aurait été contraint de monter à bord du véhicule blindé avant d’être exécuté quelques minutes plus tard par les mêmes policiers. Son corps a ensuite été incendié sur la voie publique.
Le même jour, quatre autres civils auraient subi le même sort Originaire du marché « Seradòt », où il vivait depuis plus de quarante ans, « Kiki » avait vu sa famille se disperser : sa sœur aînée vit au Canada depuis le séisme du 12 janvier 2010, sa cadette s’est réfugiée dans un pays de la Caraïbe pendant la pandémie de 2020, et sa mère a quitté le pays il y a trois ans. Resté dans la maison familiale avec sa compagne et son fils de neuf ans, il survivait grâce au soutien de ses proches vivant à l’étranger.
« Kiki souffrait d’H. pylori, ce qui l’empêchait de manger n’importe quoi », confie sa mère en larmes dans une note vocale. Selon elle, il n’avait pas achevé ses études classiques et se contentait de petits travaux de peinture ou de maçonnerie. « Il n’était pas paresseux, mais il ne trouvait pas de travail à cause de la situation du pays. »
Depuis plusieurs mois, une rumeur circulant sur WhatsApp l’accusait d’être indicateur pour des assaillants. Malgré les mises en garde de ses proches, il refusait de fuir ou de porter plainte à la Direction centrale de la police judiciaire (DCPJ), par crainte d’être arrêté sans preuve.
Après l’attaque de février 2025 à Delmas 19, il avait mis sa compagne et son fils à l’abri dans une autre commune, choisissant de rester dans un camp de déplacés. C’est en revenant du marché « Seradòt » qu’il a croisé le blindé de la PNH.
Deux autres victimes identifiées Jetan Fanel, 45 ans, ancien coiffeur, a également été reconnu parmi les cadavres calcinés. Ses proches expliquent qu’il souffrait de troubles mentaux et vivait de mendicité après avoir quitté Delmas 30 pour un camp de réfugiés.
Selon sa famille, il avait eu une altercation, le 2 août, avec un inspecteur de police l’accusant de créer un poste de péage à Delmas 29 et le menaçant de mort. Trois jours plus tard, il était arrêté par des policiers du char blindé « Berge » du commissariat de Delmas 33. Quelques heures plus tard, des riverains découvraient les restes calcinés de cinq personnes à Delmas 21, partiellement dévorés par des chiens errants.
Intervention des deux frères de Fanel sur Radio Caraïbe le 11 août 2025
La troisième victime formellement identifiée est Imelia Milome, alias « Didine », 37 ans, mère de deux enfants et résidente de Delmas 19. Elle aurait été arrêtée avec deux autres femmes par les policiers du char blindé, puis retrouvée parmi les corps brûlés.
Silence officiel et peur des représailles
Les proches d’Imelia Milome n’ont pas souhaité livrer plus de détails, par crainte de représailles. Les frères de Jeantel Fanel, eux, ont publiquement dénoncé l’exécution. Contacté, le porte-parole adjoint de la PNH, Lionel Lazarre, n’a pas répondu aux sollicitations. L’Inspection générale de la PNH n’a pas non plus réagi.
Des pratiques qui ternissent l’image de la PNH
Ce drame s’ajoute à d’autres accusations visant la PNH. En novembre 2024, Médecins sans frontières (MSF) avait suspendu ses activités dans la zone métropolitaine après plusieurs incidents, dont l’attaque d’une ambulance ayant causé la mort de deux patients et l’agression de son personnel. Le 7 août 2025, Changeux Méhu, président de l’Association des propriétaires et chauffeurs d’Haïti (APCH), a critiqué sur Radio Kiskiya la négligence des agents de la Police nationale d’Haïti sur le terrain. Dissimulés dans un véhicule blindé, ils auraient ouvert le feu sur une camionnette en plein centre-ville. Le conducteur a reçu une balle dans le bras et un passager assis à ses côtés a perdu la vie.
Intervention du responsable de l’Assoiation des Propriétaires et chauffeurs haïtiens (APCH), Changeux Méhu, sur Radio Kiskeya
Des organisations de défense des droits humains affirment également que, sous les gouvernements de Michel Martelly, Jocelerme Privert et Jovenel Moïse, des unités de la PNH auraient collaboré avec des gangs pour en combattre d’autres. Parmi les cas cités : la libération du chef de gang « Tèt Kale » pour reprendre le contrôle de Grand Ravine, ou encore le soutien à « Chen Mechan » contre le gang 400 Mawozo.
Un rapport de l’ONU sur les droits humains, couvrant la période du 1ᵉʳ avril au 30 juin 2025, fait état d’au moins 1 520 morts, 609 blessés, 185 enlèvements et 628 victimes de violences sexuelles, principalement à Port-au-Prince, dans l’Artibonite et le Centre. Selon ce rapport, 64 % des victimes ont été tuées ou blessées lors d’opérations des forces de sécurité, dont un tiers à la suite de frappes de drones explosifs.
Parmi elles, 15 % étaient des civils non affiliés aux gangs, tués ou blessés dans la rue ou à leur domicile. Le rapport évoque aussi l’implication de policiers et du commissaire du gouvernement de Miragoâne dans 73 exécutions sommaires.
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